Quand Victor Hugo juge Sarkozy

Quel regard portez-vous sur notre nouveau président ?
Depuis des mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue. Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît, dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là. Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.

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Derrière cette folle ambition personnelle décelez-vous une vision
politique de la France, telle qu’on est en droit de l’attendre d’un élu
à la magistrature suprême ?

Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices,
il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La
toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de cette façon.
Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on
mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que
l’esprit n’éprouve quelque surprise. On se demande : comment a-t-il
fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier. On ne trouve au fond de
l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent. Faites
des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre ; il n’est plus question
d’être un grand peuple, d’être un puissant peuple, d’être une nation
libre, d’être un foyer lumineux ; la France n’y voit plus clair. Voilà
un succès.

Que penser de cette fascination pour les hommes d’affaires, ses
proches ? Cette volonté de mener le pays comme on mène une grande
entreprise ?

Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le
comptoir, le coffre-fort et tous les hommes qui passent si facilement
d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte. Quelle
misère que cette joie des intérêts et des cupidités. Ma foi, vivons,
faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin
de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un
scrupule en moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux
! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte; une
foule de dévouements intrépides assiègent l’Elysée et se groupent
autour de l’homme? C?est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On
sent toujours en lui le pauvre prince d’industrie.

Et la liberté de la presse dans tout çà ?
Et la liberté de la presse ! Qu’en dire ? N’est-il pas dérisoire
seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur de l’esprit
français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les questions,
éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?

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On pourrait croire ce texte d’actualité. En fait, toutes les réponses de Victor Hugo proviennent de son ouvrage «
Napoléon le Petit », le pamphlet républicain contre Napoléon III. 

— un beau travail relayé par Roland Moreno

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